Blog Gardien du souvenir
10. juin 2026

Léo Bel : « Le vrai défi n'est pas moins d'écrans, mais plus de vie »- INTERVIEW

Sportif, coach thérapeute et éducateur annécien, Léo Bel porte un regard nuancé sur l'omniprésence des écrans chez les jeunes. Selon lui, le problème n'est pas l'écran lui-même, mais la place qu'il prend au détriment du mouvement, des relations humaines et des expériences vécues. Pour lui, le sport constitue une réponse concrète : il reconnecte les jeunes à leur corps, renforce leur confiance en eux et les aide à mieux gérer leurs émotions. Au-delà des performances, il transmet des valeurs essentielles comme l'entraide, le respect, la persévérance et la solidarité. Avec sa méthode du « Super-Héros », Léo Bel accompagne également les enfants et adolescents dans la découverte de leurs forces, de leurs ressources et de leur potentiel, afin qu'ils grandissent avec une image plus solide et positive d'eux-mêmes.

En tant que sportif et coach thérapeute, quel regard portez-vous sur l'omniprésence des écrans dans la vie des enfants et des adolescents aujourd'hui ?

Aujourd’hui, les écrans font partie de la vie des enfants et des adolescents. L’idée n’est pas de les diaboliser, car ils peuvent aussi être des outils utiles. Le problème, selon moi, c’est lorsqu’ils prennent trop de place et qu’ils viennent remplacer le mouvement, le lien humain, l’ennui, l’imagination ou simplement la présence à soi-même.

Dans mon accompagnement des jeunes, je remarque qu’ils sont souvent très stimulés, très sollicités, parfois même fatigués mentalement sans vraiment s’en rendre compte. Ils passent vite d’une information à une autre, d’une vidéo à une autre, d’une émotion à une autre, sans toujours avoir le temps de digérer ce qu’ils vivent.

Il y a aussi un enjeu important avec les réseaux sociaux, notamment TikTok, Instagram ou d’autres plateformes : la comparaison permanente. Les jeunes voient défiler des images, des corps, des réussites ou des modes de vie souvent idéalisés. Cela peut les amener à se juger, à se comparer, à penser qu’ils ne sont jamais assez bien ou pas au niveau.

Dans mon club de rugby, nous avons par exemple fait le choix de bannir l’usage des téléphones portables lors des rassemblements, entraînements ou tournois. L’objectif n’est pas de punir, mais de créer un environnement où les enfants peuvent vraiment se déconnecter des écrans pour se reconnecter aux autres. Cela leur permet de discuter, de jouer, de s’ennuyer ensemble, d’inventer, de coopérer. Et tout cela est essentiel dans leur développement.

Le vrai enjeu, ce n’est donc pas seulement “moins d’écrans”. C’est surtout plus de réel : plus de corps, plus de relations, plus d’expériences vécues, plus de moments où l’enfant peut simplement être présent à ce qu’il fait et à ceux qui l’entourent.

Face à cette hyperconnexion, en quoi la pratique sportive peut-elle constituer une réponse concrète pour aider les jeunes à retrouver un meilleur équilibre ?

Le sport remet immédiatement le jeune dans son corps et dans l’instant présent. Quand un enfant court, joue, respire, coopère avec les autres, il sort du virtuel pour revenir dans quelque chose de concret.

Face aux écrans, qui peuvent parfois enfermer dans la comparaison ou dans la passivité, le sport invite à agir. Sur un terrain, on ne regarde pas seulement les autres faire : on essaie, on se trompe, on recommence, on progresse. Le jeune passe de “je me compare aux autres” à “je me concentre sur ce que je peux développer en moi”.

Le sport apporte aussi un cadre. Il y a des règles, un rythme, un effort, des limites, une relation aux autres. Pour beaucoup de jeunes, c’est très structurant. Ils apprennent à attendre leur tour, à respecter un cadre, à gérer la frustration, à faire équipe, à persévérer.

Dans un sport collectif comme le rugby, cette dimension sociale est encore plus forte. On apprend à communiquer, à faire confiance, à aider un partenaire, à accepter de perdre, à se relever, à respecter l’adversaire et l’arbitre. Pour moi, le sport, et plus particulièrement le rugby, est une véritable école de la vie. On y développe des compétences qui dépassent largement le terrain et qui sont transférables dans la vie quotidienne : l’entraide, la coopération, la discipline, le respect, la gestion des émotions, la capacité à faire face à l’échec et à continuer d’avancer.

Je vois le sport comme un outil d’équilibre. Il ne règle pas tout, bien sûr, mais il permet de décharger les tensions, de canaliser l’énergie, de retrouver du plaisir simple et de recréer du lien. Là où les écrans isolent parfois, le sport rassemble.

On parle de plus en plus de santé mentale chez les jeunes. Quels bénéfices le sport apporte-t-il selon vous sur la confiance en soi, la gestion des émotions et le bien-être psychologique ?

Le sport est un formidable terrain d’apprentissage de soi. Un jeune y rencontre ses peurs, ses doutes, ses réussites, ses échecs. Il apprend qu’il peut progresser, qu’il peut se relever, qu’il peut réussir quelque chose qu’il pensait impossible.

Pour la confiance en soi, c’est très puissant. La confiance ne se décrète pas, elle se construit par l’expérience. Quand un enfant ose essayer, termine un exercice, marque un essai, aide un copain ou dépasse une difficulté, il enregistre intérieurement : “je suis capable”.

À l’inverse des réseaux sociaux, qui poussent souvent à se comparer ou à chercher une validation extérieure, le sport permet de revenir à soi. Le jeune apprend à observer ses progrès, ses sensations, ses efforts et ses réussites. Il comprend que la confiance ne vient pas uniquement du regard des autres, mais de ce qu’il expérimente, construit et dépasse par lui-même.

Sur le plan émotionnel, le sport permet aussi de mieux comprendre ce qui se passe en soi. La colère, la peur de mal faire, la frustration, l’excitation : tout ressort dans le jeu. Et c’est justement là que l’adulte peut accompagner, mettre des mots, aider le jeune à respirer, à relativiser, à recommencer.

Le sport devient alors bien plus qu’une activité physique. C’est un espace où l’on apprend à se connaître, à gérer ses émotions, à développer ses ressources et à construire une image de soi plus solide.

Au-delà des performances sportives, quelles sont les transformations les plus marquantes que vous observez chez les jeunes qui pratiquent régulièrement une activité physique ?

Ce qui est le plus important pour moi, ce n’est pas seulement qu’un jeune devienne meilleur dans sa discipline, même si cela fait évidemment partie de l’accompagnement. C’est surtout de voir son attitude évoluer : sa manière de se tenir, d’oser, de parler aux autres, d’accepter l’erreur et de prendre progressivement confiance en lui.

Je vois des jeunes qui arrivent timides, fermés, parfois peu sûrs d’eux, et qui progressivement osent prendre leur place. Ils parlent davantage, s’affirment, vont vers les autres, acceptent mieux l’erreur. Certains apprennent aussi à mieux gérer leur énergie : ils sont plus posés, plus concentrés, plus disponibles.

Dans la pratique régulière du sport, et notamment du rugby, on travaille beaucoup de valeurs humaines : l’entraide, la coopération, le respect, la persévérance, la solidarité. Mais on travaille aussi des choses plus intérieures : apprendre à se connaître, accepter ses émotions, gérer la frustration, perdre sans s’effondrer, gagner sans écraser les autres.

Le sport développe des qualités qui dépassent largement le terrain. Un jeune qui apprend à ne pas abandonner dans un exercice peut ensuite transférer cette force à l’école, dans ses relations ou dans sa vie personnelle. Un jeune qui apprend à communiquer avec ses partenaires développe aussi une meilleure capacité à entrer en relation avec les autres.

Pour moi, la vraie réussite, ce n’est pas seulement qu’un enfant devienne meilleur sportivement. C’est qu’il reparte avec une meilleure image de lui-même, une meilleure confiance dans ses capacités et une plus grande envie d’aller vers les autres.

Vous utilisez notamment votre outil thérapeutique que vous appelez « le Super-Héros ». En quoi consiste cette méthode et comment aide-t-elle les enfants et les adolescents à mieux se connaître, développer leur confiance et révéler leurs ressources ?

Le Super-Héros est un outil que j’utilise avec les enfants et les adolescents pour les aider à parler d’eux autrement. L’idée est simple : à travers l’imaginaire, on va créer leur propre personnage intérieur, avec ses forces, ses pouvoirs, ses valeurs, mais aussi ses peurs, ses faiblesses et ses défis.

C’est une méthode très accessible, parce que les enfants n’ont pas toujours les mots pour expliquer ce qu’ils ressentent. En passant par le jeu, le dessin, le corps ou l’histoire du super-héros, ils arrivent plus facilement à exprimer ce qu’ils vivent.

On peut par exemple travailler sur les pouvoirs que possède déjà son super-héros : le courage, la patience, l’énergie, l’humour, la gentillesse, la capacité à protéger les autres, la persévérance. Mais on peut aussi se demander : “De quels pouvoirs mon super-héros aurait-il besoin aujourd’hui ?” Cela permet d’ouvrir une réflexion sur ce que l’enfant traverse, sur ses besoins, ses difficultés, ses points d’amélioration et les ressources qu’il peut développer.

L’intérêt de cette approche, c’est qu’elle permet une forme de remise en question douce. L’enfant peut parler de ses faiblesses ou de ses blocages sans se sentir jugé. Il ne dit pas forcément “je suis nul” ou “je n’y arrive pas”. Il peut dire : “mon super-héros doute”, “il a besoin d’apprendre à se calmer”, “il doit trouver le pouvoir de demander de l’aide” ou “il doit apprendre à se relever après un échec”. Cela crée de la distance, tout en permettant un vrai travail intérieur.

L’objectif n’est pas de faire croire à l’enfant qu’il doit être parfait ou invincible. Au contraire, c’est de lui montrer qu’il a déjà des ressources en lui, qu’il peut en développer de nouvelles, et qu’il a le droit d’avancer à son rythme.

Cet outil rejoint beaucoup ma vision de l’accompagnement : aider le jeune à mieux se connaître, à reprendre confiance, à se reconnecter à son corps, à son imaginaire et à sa capacité d’agir.

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